“Juste un avant-goût de ce qui va arriver” – Alan Turing (2/2)

Pour se faire pardonner de l’avoir poussé au suicide, les anglais viennent de sortir un magnifique billet de 50 Livres dédié à Alan Turing. La composition du billet est extraordinaire et reprend, de façon parfois symbolique, les étapes marquantes de sa vie et ses principales inventions.

Alan Turing, génie absolu, est le fondateur de l’informatique. Tous les ordinateurs actuels sont des machines de Turing au sens de son papier fondateur de 1936 “On Computable Numbers, with an application to the Entscheidungsproblem” (Le tableau de formules au premier plan ci-dessous, devant la photo de l’ordinateur en arrière-plan, est extrait de ce papier).

Et non seulement, il invente l’ordinateur mais il le construit. Et il pressent, de façon géniale, incroyable compte tenu des limitations technologiques énormes de l’époque l’arrivée de l’intelligence artificielle – il envisage de fait la possibilité que le cerveau humain ne soit qu’une machine de Turing. Il prédit  que les ordinateurs seront capables de converser avec des humains sans que les humains ne puissent détecter que c’est un ordinateur qui leur répond (c’est le fameux Test de Turing, qui est devenu réalité au début des années 2000).

 

L’ordinateur construit par Turing qu’on voit dans le fond du billet est le premier ordinateur à mémoire (c’est aussi Turing qui le premier comprend le rôle clé de la quantité de mémoire dans les ordinateurs, en ce sens il est le premier architecte hardware digne de ce nom). Sa puissance était bien inférieure à n’importe laquelle de nos calculettes. Il était construit à partir de tubes et non pas encore de transistors.

 

La citation sur le billet

C’est seulement un avant goût de ce qui va venir

Et seulement l’ombre de ce qui va être

est particulièrement bien choisie. L’avant goût, c’est le premier ordinateur programmable, dont l’aboutissement a été l’ordinateur personnel, apparu 30 ans plus tard. Et l’ombre, c’est celle de l’intelligence, qui est indétectable et même presqu’inenvisageable, sauf par Turing lui-même, dans cette première réalisation et qui n’apparaîtra de façon claire qu’au début des années 2000, soit 60 ans plus tard.

Il y a aussi un rappel aux autres travaux de Turing dans le domaine de la biologie, de la morphogénétique. Turing explique à partir d’équations différentielles modélisant l’apparition de différentes formes et motifs rencontrés dans la nature.

Ainsi, vous retrouvez les motifs spiralés verts du billet ci-dessous, à droite, en tant que solution des équations différentielles posées par Turing et à gauche, sur le poisson, qui comme Mr Jourdain, a résolu les équations de Turing sans le savoir.

 

 

 

 

 

 

 

(On note aussi l’élégante pastille de sécurité, qui reproduit une puce électronique ainsi que, sur la droite du billet, sur fond vert, des schémas techniques décrivant la machine BOMBE, mise au point par Turing, qui décodait les codes envoyés aux des sous-marins allemands pendant la guerre – cf mon précédent billet sur Turing).

Le ruban en binaire encode la date de naissance de Turing (23 juin 1912).

Allez une question pour les geeks: comment cette suite de 1 et de 0 est-elle obtenue à partir de la date de naissance ? (Laissez la réponse en commentaires).

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Il est possible que j’oublie l’origine de certains détails. Je trouve assez extraordinaire d’avoir été capable de caser tant de symboles, tant d’histoire, tant de génie, sur un aussi petit billet. Cette volonté de mettre un maximum de symboles dans un espace restreint remonte à l’antiquité et nous rappelle l’histoire du bouclier d’Achille, forgé et dessiné par le Dieu Héphaïstos après la mort de Patrocle, épisode conté par Homère dans l’Iliade. Dans le genre, Héphaïstos était encore plus fort que la Banque d’Angleterre et je vous laisse (re)découvrir ci-dessous le merveilleux ensemble de motifs qu’il a réussi à caser sur un simple bouclier.

(J’espère que personne n’osera plus jamais dire que le blog de Speechi cite de mauvais textes).

Héphaestos commence par fabriquer un bouclier, grand et fort. Il l’ouvre adroitement de tous les côtés. Il met autour une bordure étincelante – une triple bordure au lumineux éclat. Il y attache un baudrier d’argent. Le bouclier comprend cinq couches. Héphæstos y crée un décor multiple, fruit de ses savants pensers.

 

Il y figure la terre, le ciel et la mer, le soleil infatigable et la lune en son plein, ainsi que tous les astres dont le ciel se couronne, les Pléiades, les Hyades, la Force d’Orion, l’Ourse – à laquelle on donne le nom de Chariot – qui tourne sur place, observant Orion, et qui, seule, ne se baigne jamais dans les eaux d’Océan.

 

Il y figure aussi deux cités humaines – deux belles cités. Dans l’une, ce sont des noces, des festins. Des épousées, au sortir de leur chambre, sont menées par la ville à la clarté des torches, et, sur leurs pas, s’élève, innombrable, le chant d’hyménée. De jeunes danseurs tournent, et, au milieu d’eux flûtes et cithares font entendre leurs accents, et les femmes s’émerveillent, chacune debout, en avant de sa porte. Les hommes sont sur la grand-place. Un conflit s’est élevé et deux hommes disputent sur le prix du sang pour un autre homme tué. L’un prétend avoir tout payé, et il le déclare au peuple ; l’autre nie avoir rien reçu. Tous deux recourent à un juge pour avoir une décision. Les gens crient en faveur, soit de l’un, soit de l’autre, et, pour les soutenir, forment deux partis. Des hérauts contiennent la foule. Les Anciens sont assis sur des pierres polies, dans un cercle sacré. Ils ont dans les mains le bâton des hérauts sonores, et c’est bâton en main qu’ils se lèvent et prononcent, chacun à son tour. Au milieu d’eux, à terre, sont deux talents d’or ; ils iront à celui qui, parmi eux, dira l’arrêt le plus droit.

 

Autour de l’autre ville campent deux armées, dont les guerriers brillent sous leurs armures. Les assaillants hésitent entre deux partis : la ruine de la ville entière, ou le partage de toutes les richesses que garde dans ses murs l’aimable cité. Mais les assiégés ne sont pas disposés, eux, à rien entendre, et ils s’arment secrètement pour un aguet. Leurs femmes, leurs jeunes enfants, debout sur le rempart, le défendent, avec l’aide des hommes que retient la vieillesse. Le reste est parti, ayant à sa tête Arès et Pallas Athéné, tous deux en or, revêtus de vêtements d’or, beaux et grands en armes. Comme dieux, ils ressortent nettement, les hommes étant un peu plus petits. Ils arrivent à l’endroit choisi pour l’aguet. C’est celui où le fleuve offre un abreuvoir à tous les troupeaux. Ils se postent, couverts de bronze éclatant. A quelque distance ils ont deux guetteurs en place, qui épient l’heure où ils verront moutons et bœufs aux cornes recourbées. Ceux-ci apparaissent ; deux bergers les suivent, jouant gaiement de la flûte, tant ils soupçonnent peu le piège. On les voit, on bondit, vite on coupe les voies aux troupeaux de bœufs, aux belles bandes de brebis blanches, on tue les bergers. Mais, chez les autres, les hommes postés en avant de l’assemblée entendent ce grand vacarme autour des bœufs. Ils montent, tous, aussitôt sur les chars aux attelages piaffants, partent en quête et vite atteignent l’ennemi. Ils se forment alors en ligne sur les rives du fleuve et se battent, en se lançant mutuellement leurs javelines de bronze. A la rencontre participent Lutte et Tumulte et la déesse exécrable qui préside au trépas sanglant ; elle tient, soit un guerrier encore vivant malgré sa fraîche blessure, ou un autre encore non blessé, ou un autre déjà mort, qu’elle traîne par les pieds, dans la mêlée, et, sur ses épaules, elle porte un vêtement qui est rouge du sang des hommes. Tous prennent part à la rencontre et se battent comme des mortels vivants, et ils traînent les cadavres de leurs mutuelles victimes.

 

Il y met aussi une jachère meuble, un champ fertile, étendu et exigeant trois façons. De nombreux laboureurs y font aller et venir leurs bêtes, en les poussant dans un sens après l’autre. Lorsqu’ils font demi-tour, en arrivant au bout du champ, un homme s’approche et leur met dans les mains une coupe de doux vin ; et ils vont ainsi, faisant demi-tour à chaque sillon : ils veulent à tout prix arriver au bout de la jachère profonde. Derrière eux, la terre noircit ; elle est toute pareille à une terre labourée, bien qu’elle soit en or – une merveille d’art ! Il y met encore un domaine royal. Des ouvriers moissonnent, la faucille tranchante en main. Des javelles tombent à terre les unes sur les autres, le long de l’andain. D’autres sont liées avec des attaches par les botteleurs. Trois botteleurs sont là, debout ; derrière eux, des enfants ont la charge de ramasser les javelles ; ils les portent dans leurs bras et, sans arrêt, en fournissent les botteleurs. Parmi eux est le roi, muet, portant le sceptre ; il est là, sur l’andain, et son cœur est en joie. Les hérauts, à l’écart, sous un chêne, préparent le repas et s’occupent du gros bœuf qu’ils viennent de sacrifier. Les femmes, pour le repas des ouvriers, versent force farine blanche.

 

Il y met encore un vignoble lourdement chargé de grappes, beau et tout en or ; de noirs raisins y pendent; il est d’un bout à l’autre étayé d’échalas d’argent. Tout autour, il trace un fossé en smalt et une clôture en étain. Un seul sentier y conduit; par là vont les porteurs, quand vient pour le vignoble le moment des vendanges. Des filles, des garçons, pleins de tendres pensers emportent les doux fruits dans des paniers tressés. Un enfant est au centre, qui délicieusement, touche d’un luth sonore, cependant que, de sa voix grêle, il chante une belle complainte. Les autres frappant le sol en cadence, l’accompagnent, en dansant et criant, de leurs pieds bondissants. Il y figure aussi tout un troupeau de vaches aux cornes hautes. Les vaches y sont faites et d’or et d’étain. Elles s’en vont, meuglantes, de leur étable à la pâture, le long d’un fleuve bruissant et de ses mobiles roseaux. Quatre bouviers en or s’alignent à côté d’elles ; et neuf chiens aux pieds prompts les suivent. Mais deux lions effroyables, au premier rang des vaches, tiennent un taureau mugissant, qui meugle longuement, tandis qu’ils l’entraînent. Les chiens et les gars courent sur ses traces. Mais les lions déjà ont déchiré le cuir du grand taureau ; ils lui hument les entrailles et le sang noir. Les bergers en vain les pourchassent et excitent leurs chiens rapides : ceux-ci n’ont garde de mordre les lions. Ils sont là, tout près, à aboyer contre eux, mais en les évitant. L’illustre Boiteux y fait aussi un pacage, dans un beau vallon, un grand pacage à brebis blanches, avec étables, baraques couvertes et parcs.

 

L’illustre Boiteux y modèle encore une place de danse toute pareille à celle que jadis, dans la vaste Cnosse, l’art de Dédale a bâtie pour Ariane aux belles tresses. Des jeunes gens et des jeunes filles, pour lesquelles un mari donnerait bien des bœufs, sont là qui dansent en se tenant la main au-dessus du poignet. Les jeunes filles portent de fins tissus ; les jeunes gens ont revêtu des tuniques bien tissées, où luit doucement l’huile. Elles ont de belles couronnes ; eux portent des épées en or, pendues à des baudriers en argent. Tantôt, avec une parfaite aisance, ils courent d’un pied exercé – tel un potier, assis, qui essaie la roue bien faite à sa main, pour voir si elle marche – tantôt ils courent en ligne les uns vers les autres. Une foule immense et ravie fait cercle autour du chœur charmant. Et deux acrobates, pour préluder à la fête, font la roue au milieu de tous.

Il y met enfin la force puissante du fleuve Océan, à l’extrême bord du bouclier solide. Une fois fabriqué le bouclier large et fort, il fabrique encore à Achille une cuirasse plus éclatante que la clarté du feu ; il fabrique un casque puissant bien adapté à ses tempes, un beau casque ouvragé, où il ajoute un cimier d’or ; il lui fabrique des jambières de souple étain. Et, quand l’illustre Boiteux a achevé toutes ces armes, il les prend et les dépose aux pieds de la mère d’Achille. Elle, comme un faucon, prend son élan du haut de l’Olympe neigeux et s’en va emportant l’armure éclatante que lui a fournie Héphæstos.

 

 

 

 

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