“L’école doit apprendre à lire, écrire, compter et programmer”

Doisneau300Il est urgent de ne plus attendre“: c’est le titre du rapport que vient de publier l’Académie des sciences sur l’enseignement de l’informatique à l’école. Ce texte d’une trentaine de pages, à la fois simple et profond, est tout simplement le meilleur rapport en français écrit à ce jour sur le sujet et je vous encourage vivement à aller le lire (au moins sous sa forme résumée, qui ne fait que 3 pages).

Faîtes-moi plaisir aujourd’hui: n’achetez pas le journal, ne regardez pas “Pékin Express” sur M6, décrétez l’embargo sur Facebook. Lisez simplement ce rapport. Prenez votre temps et lisez le à tête reposée après l’avoir imprimé et non pas sur votre écran, car un texte de 30 pages s’assimile mieux dans sa version papier. Oui, soyez fou et dîtes “m….” à l’environnement, pour une fois !

Si ce blog peut avoir comme simple effet de contribuer à la connaissance de ce texte et à la vulgarisation de ses idées, il aura déjà fait beaucoup car l’analyse et les recommandations qui y sont incluses peuvent avoir cent fois plus d’impact sur l’école que tous les rapports précédents réunis (y compris la récente feuille de route numérique du gouvernement qui constitue, disons clairement les choses, une sorte de gloubi-boulga sans nom dont rien ne peut sortir).

Je vais commencer pour aujourd’hui par quelques notes de lecture tirées du rapport, brièvement commentées ou reliées à quelques billets que j’ai écrits dans les cinq dernières années. Les lecteurs assidus de Speechi Story sont certainement déjà familiers avec toutes ces idées – exprimées souvent dans ce blog dans les termes même du rapport de l’Académie – à tel point que seule ma modestie naturelle universellement reconnue m’empêche d’écrire que celui-ci s’inspire de celui-là !

Disons simplement que j’aurais aimé écrire ce texte moi-même.

Sur l’importance cruciale de l’enseignement en informatique dès le plus jeune âge et pour tous

L’enseignement doit s’adresser d’une part à tous les citoyens, pour qu’ils comprennent les mécanismes et façons de penser du monde numérique qui les entoure et dont ils dépendent.

L’enseignement général de l’informatique devra d’abord donner à tous les citoyens les clés du monde du futur afin qu’ils le comprennent et puissent participer en conscience à ses choix et à son évolution plutôt que de le subir en se contentant de consommer ce qui est fait et décidé ailleurs.

La richesse est construite par ceux qui créent et font avancer le domaine, pas par ceux qui ne font qu’en consommer les fruits. Si on peut peut-être devenir un consommateur numérique averti en baignant dans la société numérique, la création repose nécessairement sur de vraies compétences en informatique.

L’informatique actuelle concerne toutes les formes de communication entre les personnes, les loisirs, la plupart des pans de l’industrie, de la conception des objets jusqu’à leur fabrication, le commerce, les transports, une grande partie des activités de service et, tout autant, les sciences, les sciences humaines, la santé et l’aide à la dépendance.

[J’écrivais il y a 2 ans dans ce blog: “L’informatique est devenue la science la plus importante pour résoudre les problèmes cruciaux qui se posent à l’humanité, du développement durable à la faim dans le monde. Elle est devenue un levier peut être plus important encore que les mathématiques pour toutes les sciences, de la biologie à la physique et sans doute même pour tout ce qui ne peut pas encore être appelé science et est appelé un jour à le devenir (une bonne partie des sciences humaines).”]

L’enseignement de l’informatique doit permettre à tous les élèves – y compris ceux qui ne deviendront pas informaticiens – de comprendre le monde numérique qui les entoure.

Le but n’est bien entendu pas de former des programmeurs, mais de donner aux élèves l’occasion de mettre la main à la pâte, afin de comprendre de quels ingrédients les programmes sont faits, ce qui est une clé indispensable pour comprendre le monde dans lequel ils vivent.

[J’écrivais dans ce blog : “Il ne s’agit pas de créer une génération d’informaticiens, pas plus qu’il ne s’agissait de créer une génération de latinistes ou de mathématiciens. Simplement de créer des citoyens cultivés dans ce domaine, capables de comprendre et, pour les meilleurs, de créer les outils de demain.”]

Voir aussi dans ce blog:

L’informatique est devenue une science fondamentale: enseignons-la dès la 6ème.

Un quart de la planète est connecté au Web, seuls ceux qui savent programmer peuvent agir.

Sur la formation des enseignants

La formation des enseignants est une priorité absolue. La feuille de route du gouvernement propose une formation massive d’enseignants aux usages du numérique, mais ne précise encore rien sur leur formation à l’informatique. Ce chantier doit être défini et entrepris au plus tôt.

[dans ce blog, : “les professeurs sont le levier de tout enseignement – sans un tissu de professeurs formés et entraînés, il n’est aucune politique éducative qui tienne.”]

Inclure l’informatique dans la formation initiale des professeurs des écoles, et former les professeurs en activité par un développement professionnel volontariste afin que tous puissent initier leurs élèves à cette discipline.[…] Sur ce point, il est important de noter que les solutions existantes qui permettent de former quelques dizaines de professeurs par an sont largement insuffisantes. Nous avons besoin d’un
véritable plan de formation national si nous voulons sortir notre pays de l’illettrisme informatique dans lequel il se trouve aujourd’hui.

Sur les programmes

Le rapport contient la première ébauche étayée que j’ai pu lire sur le contenu des programmes à enseigner, de la maternelle au supérieur. J’aurai beaucoup de remarques à ce sujet par la suite, je ne suis pas en accord avec tout mais la présentation déroulée et les arguments employés sont d’une exceptionnelle qualité et constituent sans doute la partie la plus intéressante du texte.

l’informatique n’est pas différente selon les disciplines ni réductible à ces disciplines.

Primaire :
− Dans les programmes de l’école primaire, inclure une initiation aux concepts de l’informatique. Mêler dès ce niveau des activités branchées et débranchées.
– Enseigner des langages de programmation simples dès le primaire
(voir mon billet sur le chien Karel).>
– Le mot d’ordre n’est plus “Apprendre à lire, écrire et compter” mais “Apprendre à lire, écrire, compter et programmer”

Collège :
− Introduire un véritable enseignement d’informatique, qui ne soit pas noyé dans les autres enseignements scientifiques et techniques, mais développe des coopérations avec ceux-ci dans une volonté d’interdisciplinarité.

Lycée :
− Proposer un enseignement obligatoire d’informatique en seconde. (J’aurais préféré dès la 6ème)
− Rendre obligatoire l’enseignement d’informatique en première et en terminale S, sans exclure une option de spécialité plus approfondie en terminale.
− Proposer un enseignement facultatif d’informatique en première et terminale L et ES (à mon avis, obligatoire sous peine de renforcer les écarts sociaux créés par les filières)

Supérieur :
− Pour les classes préparatoires aux grandes écoles, augmenter le volume horaire dédié à l’enseignement d’informatique. Le volume actuellement proposé de deux heures en première année et une heure en seconde année ne saurait suffire à couvrir les besoins culturels et professionnels des étudiants de ces classes (à mon avis, prendre une partie de cet enseignement sur la physique / chimie, une partie sur les maths et coefficienter la matière à au moins 50% des maths aux différents concours est nécessaire).

Il y a un manque de compréhension des enjeux de l’industrie informatique par nos élites et nos ingénieurs, qui n’ont souvent pas bénéficié d’une formation à l’informatique satisfaisante.

Sur la différence entre l’enseignement des usages et de l’enseignement de l’informatique en tant que science

Si elle est indispensable et contribue à réduire la fracture numérique, l’éducation aux pratiques numériques par les seuls usages des logiciels, ordinateurs et réseaux, n’a pas de réel apport en termes d’éducation à la science informatique. Le projet de loi pour la refondation de l’école ne la détaille bien sûr pas, et ne précise donc pas la différence fondamentale entre usage, science et technique.

Contrairement à une idée encore trop répandue, un enseignement de l’informatique ne peut en aucune façon se résumer à celui de ses usages – traitement de texte, tableur, navigateur, etc. – pour la même raison qu’un enseignement de la thermodynamique ne peut se limiter à l’apprentissage de la lecture d’un thermomètre et d’un baromètre, ou celui de la mécanique à la validation du permis de conduire.

[J’écrivais, de façon stupéfiante, dans ce blog : Créer des citoyens cultivés dans ce domaine, capables de comprendre et, pour les meilleurs, de créer les outils de demain. On n’obtient pas cet effet en faisant utiliser des IPADs aux élèves, mais en leur expliquant comment ils sont faits – pas plus qu’on ne formerait des cuisiniers en se contentant de leur faire manger des plats.]

Par rapport à l’anglais, notre acception du mot « informatique » recouvre Computer Science, Information Technology » et ce que l’on entend souvent par Informatics.

l’informatique est devenue bien plus qu’un pourvoyeur d’outils à savoir utiliser sans trop penser. Au contraire, elle est devenue un immense espace de création scientifique, technique, industrielle et commerciale.

il importe de bien prendre conscience du fait que la formation à des concepts, et non à des outils spécifiques, est souvent un garant de la durabilité des actions menées.

Le logiciel est un enjeu majeur. Une seule société française figure parmi les 100 premières entreprises mondiales. Au moment où la reconstruction industrielle est à l’ordre du jour, mais surtout centrée sur les entreprises en difficulté, il est indispensable de constater la faiblesse dommageable de notre industrie par rapport à l’extraordinaire expansion mondiale du domaine. (Voir sur ce sujet mon billet récent “De Stanford à Florange“).

Voir sur ce sujet dans ce blog : Ecole numérique, attaquons nous à la cause, pas aux symptômes ainsi que Ecole numérique: 3 propositions. Et aussi: Dans la Silicon Valley, les geeks paient très cher pour envoyer leurs enfants dans des écoles sans aucun ordinateur.

Sur la fracture numérique, le point de vue du rapport est rafraîchissant quand on constate l’immensité et la vacuité sans fond des articles lénifiants sur le sujet:

On réduit souvent la « fracture numérique » au clivage qui sépare ceux qui possèdent un ordinateur et un accès à Internet de ceux qui n’en possèdent pas. Cette vision centrée sur l’équipement est réductrice et peut conduire à des solutions inadéquates du point de vue de l’éducation. Par exemple, offrir un ordinateur à chaque élève entrant au collège ou équiper chaque salle de classe d’un tableau blanc interactif, comme cela se fait dans nombre de départements et régions, n’est qu’une façon inefficace de se dédouaner d’un problème réel si ce cadeau n’est pas associé à un accompagnement éducatif. (Sur ce sujet, voir aussi, dans ce blog: Des TICE vues comme un symptôme de la perte du capital scolaire).

On constate aujourd’hui une forte inégalité de genre dans les cursus d’informatique à l’Université et dans les Grandes Écoles, avec comme résultat une proportion actuellement de l’ordre de 15% dans les métiers de l’informatique. […] Nous devons éviter de laisser se creuser une fracture numérique entre les enfants des classes favorisées qui sont pleinement exposés au monde numérique et qui peuvent s’ils le souhaitent se former en informatique, et les autres qui n’ont pas les mêmes chances. (Sur ce point, je suis en désaccord avec et les prémisses et les conclusions).

A suivre.

J’écrirai plusieurs billets dans les prochaines semaines pour commenter de façon critique différents points du rapport et apporter d’autres éléments. Ci-dessous les principaux sujets qui seront développés.

  • Des usages informatiques à la science informatique : de la consommation à la création
  • L’évaluation numérique des pratiques pédagogiques est une vraie révolution numériques (et non pas les usages).
  • L’informatique doit-elle enseignée comme une science ou comme une technique ?
  • L’origine du mépris français pour l’informatique et une tactique politique pour imposer l’enseignement de l’informatique à l’école en France.
  • Pourquoi la fracture numérique en France est en fait inversement proportionnelle au niveau d’équipement informatique.
  • Continuité et discontinuité de l’histoire de l’information.
    [Le rapport écrit : “Il y a une continuité dans l’histoire des machines manipulant l’information“. Je pense le contraire. Nous sommes en pleine discontinuité depuis 50 ans. Nous sommes des roseaux pensants perdus au beau milieu d’une impulsion de Dirac. Cela a aussi des implications sur l’enseignement.]
  • Sur le niveau informatique à atteindre en Terminale S, aux concours, en école d’ingénieurs. Ebauche du contenu d’un cours d’introduction à l’informatique pour des non informaticiens dans le supérieur.