Le coût caché de la réussite pour tous les élèves

Chef d’entreprise, je fais régulièrement passer des entretiens d’embauche à de jeunes candidats. Je constate un phénomène qui n’a cessé de s’aggraver depuis quinze ans : les diplômes, même pour de très jeunes diplômés, ne signifient plus rien quant au niveau scolaire réellement atteint par les candidats. Les conséquences pour le diplômé et pour mon entreprise, en l’occurrence une PME, sont graves.

La sélection par entretien privilégie la forme sur le fond, le savoir-être sur le savoir, le social sur la compétence.

La multiplicité des diplômes (Master I, II, écoles diverses) et leur absence souvent totale d’exigence entraîne une multiplicité d’entretiens et, pour une PME, une impossibilité de valider le niveau réel de tous les candidats. Le faire serait rentrer dans un processus très lourd, équivalent à l’organisation d’un examen pour chaque candidat. En conséquence, la performance à l’oral prime, au moins au début du processus. Nous laissons probablement beaucoup de candidats de valeur au bord du chemin au détriment de candidats qui se présentent bien. Se présenter est une aptitude sociale, un « savoir-être » (ou plutôt “paraître”), ce n’est pas, le plus souvent une qualité de fond. Mais le fond, le diplôme ne le valide plus.

Les erreurs à l’embauche se multiplient

La chute de niveau général est énorme et généralisée. Je vois aujourd’hui des Bac + 5 incapables de rédiger un texte de 10 lignes sans plusieurs fautes d’orthographe (je ne parle même pas de structurer intelligemment un texte ou un argumentaire). Dans le secteur scientifique, beaucoup de Master II ne sont pas capables de résoudre (encore moins de poser) des exercices de niveau BEPC des années 70. Le phénomène commence, depuis 5 ans, à toucher des écoles d’ingénieurs ou de commerce réputées.

Un coût annuel de plusieurs milliards pour la collectivité

Le coût pour l’entreprise de cette baisse de niveau est énorme. Ne pouvant recruter un candidat au niveau, elle va devoir faire rentrer les jeunes embauchés en période d’observation, voir s’ils sont capables de s’adapter et de progresser. Or cette adaptation (en fait une formation) est forcément longue (typiquement 1 an) et va largement au-delà de la période d’essai. Le taux d’échec est important et crée des tensions, des rancœurs, des conflits juridiques, bref une inefficacité énorme dans l’entreprise.

A l’échelle de Speechi, PME de 20 personnes, ce coût est de plusieurs dizaines de milliers d’euros par an. Ce qui veut dire qu’à l’échelle du pays, on parle en milliards. Tel est le coût caché économique de la baisse de valeur généralisée des diplômes, de la fameuse « réussite pour tous les élèves ».

Une génération sacrifiée

Encore n’a-t-on parlé, jusqu’à présent, que d’efficacité et d’argent. Mais le coût personnel, psychologique pour les jeunes diplômés est lui aussi énorme. Quand on a fait 5 ans d’université, on s’attend à pouvoir disposer d’un poste en rapport avec ce nombre d’années d’études. On a, et c’est normal, des espérances, de l’ambition et, normalement, un avenir. Or, de plus en plus, cette espérance est un mythe : pour 90% des jeunes diplômés, le diplôme d’études supérieures n’est plus le sésame espéré et le sera de moins en moins.

J’insiste sur le fait que le bon étudiant, qui a effectué des études sérieuses, a de fortes chances d’être traité par l’entreprise comme le mauvais étudiant, au moins pendant un certain temps car l’entreprise n’a ni les compétences ni le temps pour les différencier. D’autant plus que, démagogie suprême, l’université aura probablement octroyé au « bon » comme au « mauvais » étudiant un bulletin de notes très similaire.

Et on en arrive à ce paradoxe, qui n’est qu’apparent : la réussite de tous les élèves devient l’échec de tous les élèves. La culpabilité de notre système scolaire et universitaire est immense. Nous sacrifions cette génération.

De la réussite de tous les élèves au chômage pour tous les diplômés

Tout ceci fait que, de plus en plus, nous avons tendance à privilégier l’embauche de professionnels expérimentés, ayant 10 à 15 ans d’expérience, même si leur expérience, dans des métiers aussi high-tech que ceux que nous proposons, ne colle pas parfaitement à nos besoins. Au moins ces candidats offrent-ils de bien meilleures garanties quant à leur niveau général. Alors que nous avons vocation à embaucher de jeunes diplômés, tout se passe pour eux comme si, de fait, nous les discriminions.

Il y a un raisonnement que l’on répète à l’Éducation nationale comme un mantra : comme les élèves qui sortent sans diplôme sont ceux qui s’insèrent le moins bien dans la vie professionnelle, il faut faire en sorte que tous sortent avec un diplôme. Mais tel quel, ce raisonnement tient de la pensée magique. Au lieu de tenter d’amener chaque élève au niveau du diplôme, ce qui aurait évidemment des conséquences bénéfiques pour l’élève et pour la société, on donne systématiquement le diplôme à l’élève, quel que soit son niveau, ce qui a des conséquences négatives pour l’élève et pour la société.

La confiance des français en leurs diplômes était immense et si, au début le système a « tenu », il s’effondre aujourd’hui. Le niveau de confiance dans le diplôme est en chute libre et le diplôme n’est plus protecteur (même si, effectivement, on reste content de le posséder ou que nos enfants le possèdent). Le cas le plus emblématique est évidemment le baccalauréat, mais je constate que même des écoles de commerce ou d’ingénieurs réputées sont en train de sombrer.

Notre société s’épuise à financer un système scolaire et universitaire de plus en plus coûteux dont le simple but devient de retenir les élèves à l’école, les étudiants à l’université, à tout prix, sans se préoccuper réellement du niveau atteint. La plus-value « économique » de ce système pour le pays est de plus en plus faible. Cette plus-value économique n’est certes pas l’objectif premier de l’école, qui depuis Jules Ferry a d’abord eu pour but de former des citoyens libres, au sens du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Mais le système scolaire et universitaire est depuis trente ans pétrifié par la crainte du chômage. Toutes les réformes s’y sont faites au nom des sacro-saintes efficacités professionnelle et économique. L’enseignement des savoirs généraux a reculé au profit des compétences dites professionnelles, comme on l’a encore vu dans la récente réforme du Collège qui abandonne en rase campagne les matières générales « inutiles » (par exemple Latin et Allemand) au profit des l’Anglais, langue professionnellement « utile ».

On voit aujourd’hui comment la conséquence ultime – et immorale envers nos jeunes – de cet abandon crée en fait toujours plus de chômage.

La fin de la sélection, le règne du piston

Je termine par un cas pratique, vécu tout récemment. Un BTS (Bac +2) de la région propose à tous ses élèves une formation en alternance (pourquoi pas puisqu’un BTS est une formation professionnelle). Mais il n’admet l’inscription d’un élève que si celui-ci a pu se trouver un stage long (2 ans) en entreprise lui permettant de régler ses frais de scolarité. L’entreprise est censée former le candidat mais doit aussi s’engager sur un contrat à durée déterminée, rémunéré au niveau du SMIC, de deux ans (ce qui veut dire que l’entreprise ne pourra interrompre ce contrat, quelle que soit la performance ou la motivation de l’étudiant).

Évidemment, l’école qui délivre le BTS démissionne de sa tâche, qui est de former l’élève pour qu’il trouve un emploi et non pas de le forcer à trouver un emploi pour financer son école. Mais quelles sont les conséquences pour l’étudiant ?

Soit l’entreprise recherche de la main-d’oeuvre à bas coût et elle recrute un tel candidat (il y a des dégrèvements de charges sociales pour le faire) sans aucun objectif de formation. C’est ce qui se passe dans 90% des cas. Soit elle connaît le candidat et l’embauche parce qu’elle le connaît – que cette décision soit bonne ou mauvaise, quelle que soit la valeur du candidat, il s’agit de piston. Et c’est là que je voulais en venir : la réussite de tous les élèves, la baisse du niveau des diplômes, cela conduit au règne du piston – la sélection par l’origine sociale.

Tout le contraire de l’école républicaine.


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Ce billet a été rédigé avant la publication, la semaine dernière,  de l’enquête internationale TIMMS qui met en évidence la baisse de niveau du bac, mais cette enquête l’éclaire évidemment d’un jour particulier – et le confirme.

Que montre le graphique ci-contre ? De 1995 à 2015, le pourcentage de mentions au bac S a doublé, le pourcentage de mentions “Très bien” a été multiplié par 10. Simultanément, le pourcentage de bacheliers ayant un niveau très élevé en maths a été divisé par 15, le pourcentage de bacheliers ayant un niveau élevé a été divisé par 5.

(2) commentaires pour "Le coût caché de la réussite pour tous les élèves"

  1. Bonjour,
    Le propos du billet est intéressant, mais il me paraît excessif. Je suis enseignant en lycée professionnel dans un établissement privé sous contrat d’association du 6ème arrondissement de Paris. J’ai également exercé mon métier dans le Nord (Marcq-en-Baroeul, Halluin, Tourcoing). Les différentes réformes n’ont pas permis d’améliorer le niveau des élèves. C’est ce dont attestent la plupart des études évaluant le système scolaire français. Mais, de là à dire que ” pour 90 % ” des élèves le diplôme d’études supérieures est dévalué, c’est aller un peu loin. Ne pas citer la source et la composition de la statistique amène à douter de celle-ci et, par voie de conséquence, à affaiblir le propos.
    D’autre part, il est intéressant et porteur de jouer les Cassandre en ce moment, mais que proposez-vous ? Quelle réforme ou révolution vous semble nécessaire ?
    J’attends avec impatience votre billet à venir en espérant sinon des réponses, du moins des pistes de réflexion.
    Sincères salutations.
    Guillaume Cuvelier

  2. C’est un billet d’humeur/. La seule source est mon expérience personnelle et j’observe ceci par le petit bout de ma lorgnette de chef d’entreprise.

    J’ai rajouté à la fin une étude internationale parce qu’il me semble qu’elle dit exactement la mêm echose, d’une autre façon.

    Pour les mesures, il y a pas mal de propositions dans ce blog mais la conclusion qui s’impose à la lecture de ce billet est qu’il faut rétablir la crédibilité des diplômes. Dit comme ça, cela paraît simple mais cela nécessite des changements profonds et complexes.

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