Réforme du collège : couvrez ces stéréotypes que je ne saurais voir

Le stéréotype Proustien

Dans « A la recherche du temps perdu », le narrateur croise une bande de jeunes filles qui se promènent. Se jugeant inférieur à elles, il se sent immédiatement exclu de leur groupe. Il pare ces jeunes filles de toutes les qualités et leur fait porter la responsabilité de son exclusion.

Ce texte est extrêmement connu, j’en extrais juste ci-dessous quelques passages significatifs.

Les jeunes filles excluent volontairement le héros

« leurs regards animés de suffisance »

« cette conscience de se connaître entre elles assez intimement pour faire bande à part »

Elles sont d’une essence différente et excluent l’Autre (ou les autres)

« la foule environnante (dont fait partie le narrateur) était composée d’êtres d’une autre race »

« elles forçaient les personnes arrêtées à s’écarter »

« elles n’avaient aucune affectation de mépris, leur mépris sincère suffisait »

La différence avec le narrateur est tellement immense qu’il finit par sacraliser celles qu’il nomme

« les divines processionnaires »

Elles ont peu ou pas de sens moral

« J’avais compris qu’elles n’étaient pas vertueuses »

« leur attitude suffisait à révéler leur nature hardie, frivole et dure »

Supérieures au héros, ces jeunes filles le sont aussi par la naissance.

« cette jeune fille devait avoir des parents brillants ».

Elles maîtrisent parfaitement les « codes » et les utilisent pour se distinguer.

Elles marquent leur supériorité

« en se promenant dans une tenue que des petites gens eussent jugée trop modeste ».

Pourtant, et toute « La Recherche » peut peut-être se résumer ainsi[1] , le héros va finir par découvrir que cette fameuse différence d’essence n’existe pas. C’est son imagination, son envie, qui parait les jeunes filles de toutes ces qualités transcendantes. Leur supériorité n’existait que dans l’oeil du narrateur, autrement dit, dans l’oeil de l’Autre.

L’avis que le héros porte au début du roman est donc un stéréotype, c’est-à-dire une idée préconçue, plaquée sur le groupe des jeunes filles. Ce stéréotype repose sur l’envie (l’envie du héros de saisir l’essence – encore une fois,  supposée – des jeunes filles, l’envie aussi de faire partie de leur groupe, son désir). Le stéréotype : l’envie fantasmée du héros de devenir « jeune fille à la place des jeunes filles ».

Le stéréotype “réformateur”

Je reprends maintenant les « qualités » supposées que la Ministre et sa clique prêtent aux bons élèves et aux opposants à la Réforme du collège.

L’anathème est exprimé ainsi : « ils sont rétrogrades à l’égalité [2]». Les élèves choisissant le latin-grec sont d’une essence supérieure, celle des « sachants », « dûment sélectionnés pour leur bonne mine ».  Leur naissance est évidemment brillante et les parents disposent des « codes » nécessaires (Bourdieu emploie le terme  “distinction”) pour favoriser la réussite scolaire et reproduire leur position sociale[3] (Bourdieu parle de “noblesse d’Etat”  et de “reproduction” sociale).

Cette caste sans scrupule n’a « que le mot de mérite à la bouche » et agit elle aussi sans se poser aucune question « en toute bonne conscience » (seule la Ministre, comme le héros Proustien, est accessible au doute, perçu ici comme un signe d’infériorité). Ils ont peu de sens moral et tout au long de ses nombreuses interviews, la Ministre dénonce leurs « tentatives de contournement » permanentes.

Les « sachants », excluant les autres, seraient aussi responsables des difficultés scolaires en banlieue !

“Les conservatismes, voire les élitismes, sont en train de s’organiser. Attention à certains amis des classes préparatoires des grands lycées, attention par rapport aux jeunes de banlieue ou d’ailleurs qui sont en difficulté scolaire”. 

On voit bien le parallèle avec le roman de Proust. Pour NVB, les bons élèves (et surtout ceux qui feront les grandes écoles) remplacent les jeunes filles et sont parés de multiples qualités magiques. Tous les arguments employés sont de pur stéréotypes (qui en tant que tels mériteraient bien toute leur place au sein des nouveaux manuels, mais vous ne les y trouverez pas car ce ne sont pas les stéréotypes officiels).

Pourquoi il faut finir les bons livres

L’œuvre de Bourdieu a permis de donner à ces fantasmes un habillage jargonnant et complexe, une apparence de rationalité.  Mais en fait, notre Ministre, Bourdieu et tous les sociologues qui ânonnent  son jargon tels les médecins de Molière restent fixés au même stade que le héros du début de “La Recherche”, celui qui n’a pas encore compris que les qualités et les défauts qu’il impute aux autres ne sont que la projection de son envie, de ses propres fantasmes.

Toute l’œuvre de Bourdieu et de ses successeurs peut peut-être se résumer ainsi: ils auraient du lire Proust jusqu’au bout. [4]

A la recherche du psychanalyste perdu

Frustration de classe ? Frustration (de mauvais élève) en classe ? Autre raison ? Finalement, la seule question intéressante serait de comprendre quelle faille interne a pu conduire la Ministre –  et encore plus Bourdieu – à adopter ces stéréotypes qui défient leur intelligence.  J’ai tendance à penser qu’à défaut de lire Proust, un bon psychanalyste résoudrait mieux le problème que toute l’œuvre de Bourdieu (avec un bénéfice secondaire non négligeable : la préservation de notre système éducatif).

Plutôt que de parler sur le divan, la Ministre jargonne à l’écran et rationalise a posteriori ses propres frustrations.

Et voilà justement ce qui fait, Madame, que votre Ministre est si bavarde.


 

[Ce texte traduit uniquement mon opinion personnelle, qui n’est ni la position officielle de Speechi, ni a fortiori, celle de ses employés.]

[1] En espérant que peu de professeurs de français liront mon résumé !

[2] (Citations en italique) Jean-Marie Le Guen: le grand Rendez-vous.

[3] (Citations en italique) NVB: le Grand Rendez-Vous et discours au congrès du PS (2016).

[4] En espérant qu’un grand nombre de sociologues liront ce “résumé”. Sur Bourdieu, voir aussi https://www.speechi.net/fr/2013/12/03/pourquoi-le-niveau-baisse-cest-la-faute-a-bourdieu/ et https://www.speechi.net/fr/2013/10/09/comment-lecole-detruit-la-valeur-scolaire-reflexions-sur-une-rentree-ordinaire-de-cm2/